Modèles cycliques de crise, de délégitimation et d’exode des élites

Quand le pouvoir devient un fardeau : modèles cycliques de crise, de délégitimation et d’exode des élites

 

Introduction

 

Dans l’histoire des grandes crises sociales — guerres, effondrements économiques et politiques —, il apparaît souvent un modèle de recherche d’un « coupable » permettant de dissiper rapidement les tensions systémiques. Ce mécanisme du « bouc émissaire » n’explique pas les causes profondes de la crise, mais il stabilise l’ordre établi à travers la projection de la culpabilité sur des groupes visibles et vulnérables. Les cas historiques de persécution des Juifs représentent l’un des exemples les plus frappants de ce modèle, mais ils ne sont pas les seuls. Ils révèlent un lien récurrent entre la crise, l’opportunisme politique et la redistribution du pouvoir et des ressources.

I. Le modèle historique de la persécution et du « bouc émissaire »

 

À travers le Moyen Âge, le début de l’époque moderne ainsi que l’ère contemporaine, les persécutions des Juifs ont souvent accompagné des périodes de profonde crise sociale. Bien que les justifications idéologiques aient été dominantes, les motifs réels étaient pragmatiques : fiscaux, politiques ou sociaux.

En Angleterre (1290), le roi Édouard Ier expulse la communauté juive (environ 3 à 4 mille personnes), effaçant ainsi les dettes de la noblesse envers les prêteurs juifs. En France (1182, 1306, 1394), les expulsions répétées sous Philippe II et Philippe IV s’accompagnèrent de confiscations de biens et de l’annulation des dettes. Pendant la Peste noire (1348-1351), dans les pays germaniques, les Juifs furent accusés d’empoisonner les puits, ce qui entraîna des pogroms de masse et la destruction de communautés entières.

Ciklični obrasci krize

L’expulsion d’Espagne (1492) et du Portugal (1496-1497) revêtait une dimension supplémentaire, celle de créer des États religieusement homogènes, mais elle répondait également à des motifs politiques et dynastiques. Dans l’Autriche des Habsbourg (1670), tout comme plus tard dans l’Empire russe (1881-1920), les persécutions et les pogroms furent liés aux crises économiques, à la mobilisation populiste et au délitement de l’ordre institutionnel. Durant la guerre civile russe (1918-1921), cette violence s’intensifia de surcroît dans des conditions de guerre et de chaos généralisé.

Le paroxysme de ce modèle est représenté par la Shoah (1933-1945), en tant que forme extrême de violence idéologiquement structurée et systématique.

Globalement, ces exemples mettent en évidence un même mécanisme : dans les moments de crise, les sociétés combinent souvent la stigmatisation idéologique avec des intérêts concrets — financiers, politiques ou sociaux —, produisant ainsi des cycles de persécution et de migration.

II. Karl Marx et C. Wright Mills : la notion d’élites de pouvoir aliénées

 

En 1848, Karl Marx, dans son essai Sur la Question juive (Zur Judenfrage),$^1$ polémique avec Bruno Bauer sur la question des rapports entre la religion et l’État libéral. Dans ce texte, Marx explique la différence entre l’émancipation politique formelle et la liberté humaine réelle, en la résumant en quatre thèses :

  1. L’émancipation politique et l’émancipation humaine ne sont pas identiques — un État peut être séculier alors que la société reste religieuse ;

  2. L’État séculier n’abolit pas la religion, mais la déplace dans la sphère privée ;

  3. Les « droits de l’homme » dans le libéralisme protègent avant tout l’individu isolé et égoïste ;

  4. La domination de l’argent dans la société libérale constitue une forme de pouvoir aliéné qui dépasse les individus.

Cette dernière thèse ouvre un horizon théorique plus large : tout comme la religion représente pour Marx une forme de conscience aliénée, la logique marchande de l’argent représente une forme de rationalité sociale aliénée (que Marx qualifie métaphoriquement de « judaïsme »). La société libérale n’abolit pas ces formes, elle les institutionnalise — elle les relègue à la sphère des intérêts égoïstes tout en leur accordant une protection juridique et une légitimité sociale.

Dans ce cadre élargi, il est possible de l’analyse de Marx avec les travaux de C. Wright Mills sur la concentration du pouvoir.$^2$ Les rapports qui produisent l’inégalité et la domination ne restent pas abstraits : ils se condensent dans les structures de décision, c’est-à-dire au sein des élites qui dirigent les segments clés de l’économie, de la structure sociale et des institutions. C’est ainsi que naît le concept d’élites de pouvoir aliénées — des acteurs qui ne font pas seulement que participer à ces rapports, mais qui les produisent, les légitiment et les amplifient activement.

L’aliénation ne s’épuise donc pas uniquement dans l’économie et la politique, elle englobe également la sphère工作 idéologique : la production de normes, de valeurs et d’une « normalité » qui stabilisent l’ordre existant et approfondissent la domination (Gramsci).$^3$ La société ne fonctionne pas seulement à travers des structures, mais aussi à travers la sélection et la normalisation des comportements — un processus dans lequel les élites jouent un rôle déterminant. En ce sens, la société est un espace où l’aliénation n’est pas seulement maintenue, mais organisée et générée par des mécanismes économiques, politiques et idéologiques (symboliques) interconnectés. On peut affirmer en ce sens que les élites de pouvoir aliénées représentent aujourd’hui la forme institutionnellement la plus concentrée de l’aliénation au sein de la société libérale contemporaine.

III. La cyclicité de l’histoire

 

Dans la philosophie de l’histoire, il existe un courant de pensée qui envisage l’histoire comme une succession de cycles de vie de grandes formations historiques (civilisations, cultures, religions, idéologies). Au lieu d’un progrès linéaire (comme chez Hegel), c’est l’idée d’un développement cyclique ou pluriel qui domine ici, où plusieurs civilisations coexistent, chacune possédant sa propre logique interne et ses propres lois.

Giambattista Vico, dans sa Science nouvelle (Scienza Nuova),$^4$ fut le premier à introduire de manière systématique l’idée d’un mouvement cyclique de l’histoire, tandis que celle-ci trouva sa formulation la plus célèbre dans Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler ($*Der Untergang des Abendlandes*$).$^5$ Selon lui, les civilisations sont des organismes dotés de leur propre cycle de vie, de la naissance à la décadence. Une approche similaire, plus rigoureuse sur le plan analytique, fut développée par Arnold J. Toynbee,$^6$ qui explique l’évolution des civilisations à travers la dynamique du « défi et de la réponse ». Le sociologue russe Pitirim Sorokin$^7$ souligne quant à lui l’alternance des types culturels — de l’idéationnel au sensuel — comme le moteur clé des transformations historiques.

Le point commun de ces approches réside dans la conviction que l’histoire est façonnée par des modèles répétitifs : l’essor, l’apogée, la crise et le déclin. Les facteurs déterminants ne sont pas uniquement économiques, mais culturels — la religion, la symbolique et « l’esprit » de la civilisation. La crise n’est pas perçue comme une anomalie, mais comme une phase nécessaire du développement, ce que Spengler nomme « l’hiver d’une civilisation ». En ce sens, si un sujet historique donné manifeste à travers le temps des modèles de comportement reconnaissables, ceux-ci s’intègrent à son caractère historique. La perspective cyclique permet dès lors d’envisager les modèles passés non pas comme des épisodes clos, mais comme des indicateurs de dynamiques futures potentielles.

IV. L’histoire va-t-elle se répéter ? Crise des élites et contexte contemporain

 

Dans les théories de la cyclicité historique, les phases tardives des civilisations se caractérisent par une transformation des élites qui s’aliènent de leur base sociale et des institutions qu’elles dirigent. Spengler parle de phases d’isolement et de pétrification, tandis que Toynbee décrit un processus au cours duquel la minorité créatrice se dégénère en une minorité dominante dont le but premier est la préservation de son propre pouvoir. Dans ce processus, la crise ne produit pas seulement un affrontement entre la société et les élites aliénées, elle déclenche aussi un conflit au sein même des élites. Les élites de pouvoir aliénées ne forment pas une structure monolithique ; elles constituent un champ fragmenté où différents segments réagissent différemment à la crise, entrant souvent en conflit pour le contrôle des ressources, des institutions et des récits. L’unité de l’élite se dissout ainsi au profit d’une guerre de factions.

En théorie, dans l’esprit de C. Wright Mills,$^8$ on peut établir une distinction globale entre les élites « liées à l’État » (structures politiques, militaires et de sécurité) et les élites « transnationales », plus mobiles (acteurs économiques et culturels). Les modèles historiques suggèrent que lors des conflits entre ces élites — ou lors de la fragmentation au sein des structures liées à l’État —, les acteurs mobiles et transnationaux deviennent plus fréquemment la cible de délégitimations, car ils sont simultanément visibles, influents et politiquement plus vulnérables.

Dans ce processus, des dynamiques économiques et culturelles complexes sont traduites en catégories morales et identitaires. L’histoire montre (à l’instar des expulsions répétées des Juifs) que le choix du « bouc émissaire » ne suit pas la ligne du pouvoir aliéné le plus vaste (Marx), mais plutôt celle d’un pouvoir privé de contrôle sur l’appareil de coercition étatique. Les segments de l’élite qui conservent le contrôle institutionnel consolident leur position, tandis que l’élimination ou la marginalisation des factions rivales conduit à l’homogénéisation des élites restantes. Bien que l’homogénéisation renforce la stabilité et le contrôle à court terme, elle mène à long terme à une centralisation et à une rigidité du système qui réduisent sa capacité d’adaptation.

Dans le contexte contemporain, la fragmentation des élites est souvent décrite à travers les tensions entre différents blocs institutionnels et fonctionnels : structures et élites politiques, militaro-sécuritaires, économiques et culturelles-médiatiques (universités, médias). Dans ce cadre, le terme d’« État profond » désigne des réseaux stables au sein de l’appareil d’État, ou plus précisément au sein du bloc des structures de sécurité et politiques dotées d’une longue continuité institutionnelle. Certains auteurs (Peter Turchin$^9$) mettent également en avant le phénomène de « surproduction des élites », où l’augmentation du nombre d’acteurs ambitieux accroît la concurrence et la probabilité de conflits internes. Des diagnostics similaires sur les tensions structurelles de l’ordre occidental contemporain se retrouvent chez Jeffrey Sachs, John Mearsheimer ou Emmanuel Todd,$^{10}$ qui, à partir de perspectives théoriques différentes, soulignent les contradictions du système global occidental.

V. Expérience de pensée : L’exode d’une partie des élites et la transformation du système

 

Prenons, à titre d’expérience de pensée, le scénario dans lequel une société libérale développée (par exemple les États-Unis) entre dans une phase d’insécurité économique et de conflit entre une large base sociale et les élites de pouvoir. Dans de telles conditions, les enjeux politiques et de politique étrangère — y compris les relations des États-Unis avec Israël ou l’influence de divers lobbies et groupes d’intérêts — s’intègrent à la lutte pour définir la légitimité et l’orientation du système. Une telle dynamique indique l’entrée potentielle dans une phase où la perte de cohésion sociale s’entremêle avec une crise de légitimité et un dysfonctionnement institutionnel, ce qui favorise la fragmentation des élites et la transformation de l’ordre institutionnel.

Lors des crises, des mécanismes similaires sont souvent à l’œuvre : la stabilisation politique s’opère par le détournement du mécontentement généralisé, doublée d’une redistribution politique et économique des intérêts. La pression de la base sur les élites s’accentue, poussant ces dernières à s’affronter ou à se diviser en factions. Dans cet affrontement, l’élite politico-sécuritaire (« l’État profond ») constitue généralement le terrain de confrontation, tandis que les élites transnationales, en tant que segments les plus visibles et politiquement vulnérables, deviennent la cible de délégitimations et de stratégies de bouc émissaire. Une grande partie de cette élite (détentrice de savoirs, de capitaux et d’influence) quitte le pays, de manière forcée ou volontaire (elite exit / brain drain), tandis que les élites restantes consolident leur pouvoir avec une forte tendance à l’homogénéisation (par la loyauté, la « normalisation » des récits, les politiques identitaires, l’auto-isolement des élites et la centralisation du pouvoir).

  • Nouvelles destinations de l’élite : Les critères décisifs pour le choix des destinations sont la sécurité juridique, la prévisibilité des institutions, l’accès aux marchés mondiaux et l’ouverture aux migrants hautement qualifiés. Dans le monde contemporain, il s’agit le plus souvent du Canada, du Royaume-Uni, de l’Allemagne et de l’Australie. La Chine, en tant que destination, ne serait attractive que dans les secteurs dotés de fortes capacités de recherche et d’une politique industrielle offensive. Toutefois, les divergences en matière d’environnement juridique, de contrôle politique et d’autonomie académique limiteraient un afflux plus large.

  • Gagnants et perdants : Les États qui ont le plus profité des migrations d’élites à l’époque moderne furent la Pologne, l’Empire ottoman et les Pays-Bas, tous trois pour avoir accueilli les populations juives expulsées par l’Europe occidentale : Amsterdam, Thessalonique et New York sont devenus, à différentes époques, les centres commerciaux les plus importants du monde. De même, l’exode des scientifiques, intellectuels et entrepreneurs juifs d’Europe dans les années 1940 (particulièrement d’Allemagne et d’Autriche, constituant la plus grande fuite des cerveaux de l’histoire moderne) a largement contribué à ce que les États-Unis passent du statut de puissance régionale à celui de centre mondial de la science et de la technologie après la Seconde Guerre mondiale. La Shoah n’a pas seulement été la plus grande tragédie de l’histoire contemporaine, elle a aussi représenté l’une des erreurs stratégiques les plus coûteuses de l’Allemagne moderne.

  • Conséquences : L’histoire suggère des modèles identiques : les gains à court terme (confiscation de biens, annulation de dettes, homogénéisation politique et poussées populistes) se payent par des pertes à long terme dans le commerce, l’expertise, l’économie et la technologie. Bien que, dans des conditions de crise aiguë, l’interaction des structures politiques et de sécurité puisse permettre une consolidation du pouvoir par l’élimination des factions concurrentes, elle produit à long terme un système centralisé et peu adaptable, grevé par le départ des couches les plus mobiles et les plus instruites.

  • Perte de la primauté globale : Bien que l’effet ne soit pas immédiat, la perte de la primauté globale deviendrait inéluctable avec le temps. La puissance mondiale repose sur une combinaison d’économie, de puissance militaire, de technologie et d’attractivité institutionnelle. Le départ d’une partie de l’élite « transnationale » sape précisément ces deux derniers facteurs (l’innovation et la crédibilité institutionnelle). À long terme, cela marquerait la fin de la domination des États-Unis en tant que leader mondial et leur réduction au rang de puissance régionale dans un monde multipolaire.

 

Conclusion

 

Bien qu’un tel scénario soit peu probable, cette expérience de pensée conduit à une implication fondamentale : les politiques extrêmes de persécution et d’homogénéisation forcée ne représentent pas seulement un effondrement politique et éthique, elles constituent un sabotage stratégique explicite. Les sociétés qui éliminent ou expulsent leurs couches les plus mobiles et les plus capables ne résolvent pas la crise — elles l’approfondissent, tout en renforçant simultanément leurs concurrents géopolitiques. L’histoire nous enseigne qu’elle ne se déploie pas comme une simple suite d’événements fortuits, mais comme un ensemble de modèles répétitifs. Et parmi ceux-ci, l’un des plus saisissants demeure le paradoxe du pouvoir : en tentant de préserver des positions de contrôle bien établies, les sociétés détruisent fréquemment leurs propres fondements.

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Pour P.U.L.S.E : Bojan Milić

P.U.L.S.E

Bibliographie

Gramsci, Antonio. Guerre de mouvement et guerre de position. (Sélections des Cahiers de prison / Belgrade : Kultura / BIGZ / Karpos).

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Sorokin, Pitirim A. Dynamique sociale et culturelle. (Zagreb : Jesenski i Turk, 2016).

Spengler, Oswald. Le Déclin de l’Occident. 2 volumes. (Belgrade : Kosmos, 2025).

Todd, Emmanuel. Après l’empire : Essai sur la décomposition du système américain. (Belgrade : Clio, 2004).

Toynbee, Arnold J. L’Histoire. Édition abrégée. (Belgrade : Prosveta, 1970).

Turchin, Peter. Ages of Discord: A Structural-Demographic Analysis of American History. (Chaplin, CT : Beresta Books, 2016).

Vico, Giambattista. La Science nouvelle. (Belgrade : BIGZ, 1986).

$^1$ Karl Marx, Sur la question juive, dans Œuvres de jeunesse (Belgrade : BIGZ, 1976).

$^2$ C. Wright Mills, L’Élite du pouvoir (Belgrade : Kultura, 1964).

$^3$ Antonio Gramsci, Écrits sur l’hégémonie (Belgrade : Karpos, 2022).

$^4$ Giambattista Vico, La Science nouvelle (Belgrade : BIGZ, 1986).

$^5$ Oswald Spengler, Le Déclin de l’Occident, 2 vol. (Belgrade : Kosmos, 2025).

$^6$ Arnold J. Toynbee, L’Histoire I-II (Belgrade : Prosveta, 1970).

$^7$ Pitirim A. Sorokin, Dynamique sociale et culturelle (Zagreb : Jesenski i Turk, 2016).

$^8$ Ibid.

$^9$ Peter Turchin, Ages of Discord: A Structural-Demographic Analysis of American History (Chaplin : Beresta Books, 2016).

$^{10}$ Emmanuel Todd, Après l’empire : Essai sur la décomposition du système américain (Belgrade : Clio, 2004).

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