Michel Foucault : De la nef des fous au pouvoir psychiatrique

Il existe un type de savoir qui se présente comme neutre — comme s’il se contentait d’enregistrer la réalité telle qu’elle est, sans intérêt, sans idéologie, sans histoire. La médecine prétend décrire le corps. La psychiatrie prétend décrire l’esprit. Le droit prétend décrire la justice. Le modernisme, ce grand climat intellectuel qui a marqué les XIXe et XXe siècles, croyait que la science et la raison pouvaient éclairer objectivement la réalité et construire un monde meilleur sur les fondations solides de la vérité. Le progrès était linéaire, le savoir était neutre, et les institutions n’étaient que les outils de cette progression.

Le postmodernisme arrive et détruit cette présomption jusqu’à ses fondements. Il n’existe pas de savoir neutre, affirme-t-il. Tout savoir naît quelque part, à un moment donné, au profit de quelqu’un. Les grands récits sur le progrès, la science et la vérité objective ne sont pas des découvertes, ce sont des constructions. Et personne ne l’a démontré avec plus de précision, de concrétion et d’efficacité que Michel Foucault.

Mais avant Foucault, un instant, Wittgenstein.

Ludwig Wittgenstein a développé dans ses œuvres tardives une idée qui semble triviale à première vue, mais qui renverse en réalité toute une tradition de pensée. Le sens d’un mot, dit Wittgenstein, ne réside pas dans le fait qu’il « désigne » un concept existant quelque part dans l’esprit ou dans la nature. Le sens est dans l’usage ; un mot signifie ce qu’il signifie à l’intérieur d’une pratique concrète, au sein de ce qu’il nomme un jeu de langage. Extrait de cette pratique, le mot flotte dans le vide et commence à « pourchasser les philosophes », comme il le dit lui-même.

Prenons le mot « fou ». Dans l’usage quotidien, nous savons ce qu’il signifie : quelqu’un se comporte de manière inattendue, sort du cadre de ce que nous considérons comme normal. Mais lorsque la psychiatrie s’empare de ce mot et commence à le définir, à le classifier, à le diagnostiquer, elle l’extrait du jeu de langage quotidien pour le placer au sein d’un tout autre jeu : médical, institutionnel, juridique. Et dans ce nouveau jeu de langage, « fou » ne signifie plus la même chose qu’avant. Il signifie ce que le médecin définit, ce que le manuel de diagnostic enregistre, ce que le tribunal prend en compte. Wittgenstein dirait : la nature de la chose n’a pas changé, c’est le jeu qui a changé. Foucault ajouterait : et celui qui contrôle le jeu contrôle la réalité.

C’est là que commence la véritable histoire.

Le Moyen Âge, les villes d’Europe du Nord. Un homme qui entend des voix, parle de façon incompréhensible, ne fonctionne pas dans la vie quotidienne, n’est ni enfermé, ni soigné, ni diagnostiqué. Les villes les mettaient parfois littéralement sur des navires et les envoyaient au fil de l’eau vers la ville suivante. Cette ville les laissait errer un peu, puis les embarquait à nouveau pour les envoyer plus loin. Ils erraient ainsi, quelque part entre exclusion et liberté, sans médecin au-dessus d’eux, sans diagnostic, sans institution pour décider de ce qu’ils étaient et de ce qui devait leur arriver.

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Foucault ne prend pas cette image comme une preuve de la primitivité du Moyen Âge. Il la prend comme la preuve que la folie n’avait alors aucun statut médical. C’était une catégorie sociale chargée d’ambivalence ; le fou était à la limite de la société, mais il n’était pas enfermé à l’intérieur d’un système qui le définissait. De plus, dans la littérature et la philosophie de cette époque, le fou énonce souvent des vérités que les personnes raisonnables n’osent pas prononcer. Érasme de Rotterdam consacre un livre entier, L’Éloge de la folie, à donner la parole à la Folie, et la Folie y remporte chaque dispute face aux philosophes, aux théologiens et aux dirigeants. À la Renaissance, la folie est porteuse d’une sorte de sagesse obscure, d’une proximité avec ce que la raison ne peut atteindre. Elle n’est pas une maladie, elle est une autre forme de vérité.

Puis vient le XVIIe siècle et tout change, brusquement et brutalement.

En 1656, l’Hôpital Général est fondé à Paris. Au cours des premiers mois de son fonctionnement, environ un pour cent de la population totale de Paris y est enfermé. Cette donnée détruit en soi toute interprétation médicale : il ne pouvait y avoir autant de malades. À l’intérieur se trouvaient des pauvres, des vagabonds, des chômeurs, des prostituées, des criminels et des « fous », tous ensemble, sans personnel médical, sans traitement, sans diagnostic. Des gardiens, pas des médecins. Cette même institution se réplique au cours des décennies suivantes à travers toute l’Europe.

Foucault demande : que s’est-il réellement passé ici ? La réponse n’est pas médicale, elle est économique et morale. Une société en voie d’industrialisation, qui commence à bâtir le capitalisme sur les fondements de la discipline et de la productivité, ne tolère pas l’improductivité. Celui qui ne travaille pas, celui qui dérange, celui qui ne s’intègre pas dans le nouvel ordre du travail et de la discipline est enfermé. Tous ensemble, sans distinction. Le pauvre et le fou partagent la même cellule non pas parce qu’ils ont la même maladie, mais parce qu’ils partagent le même péché : ils ne s’intègrent pas dans la logique économique de la nouvelle ère. La folie, à ce moment-là, n’est pas un problème médical. C’est un échec moral, une menace économique, un trouble social qu’il faut soustraire aux regards.

La psychiatrie en tant que profession n’existe pas encore. Il n’y a que le grand enfermement.

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Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle qu’apparaît ce que l’histoire de la médecine raconte comme le grand tournant humaniste. Philippe Pinel, médecin français, arrive en 1793 à l’asile parisien de Bicêtre et ordonne de retirer les chaînes des patients qui étaient littéralement cloués aux murs depuis des années. Cette scène entre dans les manuels comme le moment où la médecine est devenue humaine : voici l’homme qui a libéré les fous d’un traitement brutal, qui a introduit la raison et la compassion là où régnait la brutalité, qui a enfin séparé la folie du crime et de la pauvreté pour la reconnaître comme une maladie méritant un traitement.

Foucault lit cette scène d’une manière totalement différente, et c’est précisément là que son analyse devient dérangeante, d’une façon qui ne vous quitte plus.

Pinel n’a pas donné la liberté. Pinel a introduit ce qu’il nomme lui-même le traitement moral. Le patient n’est plus physiquement enchaîné, mais il doit désormais s’asseoir en face du psychiatre qui l’observe, l’analyse, le note, le classifie et lui dit ce qu’il en est de lui. Le patient doit intérioriser, adopter de l’intérieur, comme sa propre vérité, l’idée qu’il est malade et que l’autorité du médecin lui est indispensable pour son propre bien. La chaîne physique a disparu. Elle est remplacée par une relation psychologique de dépendance dans laquelle le médecin revêt simultanément le rôle de père, de juge et de scientifique. La contrainte extérieure est remplacée par l’acceptation intérieure.

Et cela, dit Michel Foucault, est une forme de contrôle plus subtile mais plus profonde. Quand quelqu’un t’attache avec une chaîne, tu sais que tu es enfermé. Quand quelqu’un te convainc que tu es malade et que tu as besoin de lui, c’est toi-même qui gardes ta propre prison.

L’élément clé que Foucault observe dans cette nouvelle relation psychiatrique est son asymétrie radicale. Le médecin observe, note, classifie ; le patient est l’objet de ce regard, jamais le sujet. Le patient ne définit pas sa situation, c’est le médecin qui le fait. L’expérience du patient, son récit de ce qu’il ressent et pense, n’entre dans l’examen que comme un symptôme que le médecin interprète, jamais comme une version équivalente de la réalité. Et cette asymétrie n’est ni naturelle ni nécessaire. Elle ne découle pas de la nature même de la folie ou de la maladie. Elle est historiquement construite, institutionnellement maintenue et politiquement utile.

Il en va de même pour la médecine en général, et c’est ce que Foucault développe en détail dans Naissance de la clinique.

Avant l’examen clinique moderne, le médecin écoutait essentiellement le patient. Le patient venait, parlait de sa douleur, décrivait son expérience, et ce récit était central pour le diagnostic. Le médecin était l’interprète de la narration du patient. Puis, au cours du XVIIIe siècle, la médecine développe l’anatomie, la pathologie, l’examen clinique, commence à disséquer les cadavres, classifie les maladies selon ce qu’elle voit à l’intérieur du corps, développe des instruments qui mesurent et enregistrent. Et dans ce processus, un changement silencieux mais révolutionnaire s’opère : le récit du patient devient secondaire. Ce que le médecin voit dans le corps, lors de l’examen, sur une radiographie, dans les analyses de sang, à l’échographie, devient la seule réalité pertinente. Le corps est l’objet du savoir, et la personne qui vit dans ce corps disparaît en quelque sorte dans le processus.

Aujourd’hui, nous le ressentons quotidiennement, au point que nous avons cessé de le remarquer. Vous allez chez le médecin avec un symptôme qui vous tourmente depuis des semaines, qui change votre vie de tous les jours, et que vous avez essayé de décrire le plus précisément possible. Le médecin est assis, regarde son écran, lit les résultats, commande une échographie. L’échographie ne montre rien d’anormal. Le médecin dit : « Tout va bien. » Et d’une certaine manière, cette phrase est plus importante que tout ce que vous venez de dire. Votre expérience est devenue invalide au moment précis où l’instrument ne l’a pas confirmée. Foucault dirait : ce n’est pas un progrès technique qui a, par hasard et comme effet secondaire, refoulé l’élément humain de la médecine. C’est la logique structurelle du savoir médical qui, depuis ses origines modernes, a construit son autorité sur l’observation du corps et non sur l’écoute de la personne. L’instrument n’est que la forme la plus récente de ce même regard.

Et nous en arrivons ici à la thèse centrale de Foucault, celle qui relie tout cela en une image cohérente.

Le savoir n’est pas neutre. La psychiatrie n’a pas découvert la folie comme l’astronomie découvre les étoiles, comme quelque chose qui a toujours été là, attendant que quelqu’un l’enregistre. La psychiatrie a, à travers un processus historique, politique et institutionnel, construit l’autorité de définir ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Elle a rédigé des manuels de diagnostic, convaincu l’État de lui donner des pouvoirs sur les corps et les esprits, construit des hôpitaux et des cliniques comme des espaces de surveillance. C’est un processus politique déguisé en processus scientifique. Et chaque fois qu’un médecin dit que quelqu’un est « fou », chaque fois qu’un psychiatre pose un diagnostic, chaque fois que la médecine déclare l’expérience de quelqu’un invalide parce qu’un instrument ne la confirme pas, ce n’est pas une pure constatation scientifique des faits. C’est un acte de pouvoir.

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L’homosexualité est restée dans les manuels de diagnostic de la psychiatrie comme un trouble mental jusqu’en 1973. La nature de l’homme n’a pas changé lorsqu’ils l’ont effacée, c’est le climat politique et la pression des mouvements sociaux qui ont changé. Les femmes, à travers le XIXe siècle, étaient diagnostiquées d’hystérie lorsqu’elles faisaient preuve d’autonomie, d’une sexualité hors mariage ou d’ambitions intellectuelles. On n’a pas découvert une nouvelle maladie, on a défini un type social indésirable et on lui a donné un nom médical. Dans les deux cas, la médecine n’était pas le miroir de la nature. Elle était un instrument de normalisation.

Le modernisme croyait que des institutions comme la médecine, le droit et la science se situaient au-dessus de la politique, qu’elles étaient des services neutres de la vérité au service de l’humanité. Foucault a passé toute sa vie intellectuelle à montrer, avec la précision de l’historien et l’acuité du philosophe, que cette neutralité est en soi une construction项目 idéologique. Que derrière chaque manuel de diagnostic se cache une histoire. Que derrière chaque regard clinique se cache un rapport de pouvoir. Que derrière chaque libération des chaînes se cache une nouvelle chaîne, plus invisible.

La nef des fous navigue toujours. Seul fait que nous ne la voyons plus.

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Pour P.U.L.S.E : Ilhan Kokor

Source : ilhankokorquotes.com/blog

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