Crnjanski – « Le Roman de Londres ». L’envie de lire ce roman m’est venue après qu’un ami, Velibor Petković, l’a cité comme l’un des dix romans les plus importants de notre langue. J’ai réalisé que je n’avais pas lu Crnjanski depuis longtemps ; je me souvenais à peine de Migrations, et du Journal sur Čarnojević, je gardais surtout l’atmosphère (« l’automne, et une vie sans sens »). En vérité, je connaissais mieux la poésie du grand écrivain, sa Lyrique de l’Ithaque, car je lis de la poésie quotidiennement, sans ordre ni plan.
Pourquoi « Le Roman de Londres » ? Pourquoi le titre n’est-il pas La Vie à Londres, La Mort à Londres, ou autre chose qui ne nous inciterait pas à attendre tant de détails sur la ville elle-même ? Car nous rencontrons très peu d’habitants de cette métropole ; nous suivons en fait tout au long du récit un couple marié : l’émigrant russe Repnine et sa femme Nadia (de dix ans sa cadette). Sont-ils vraiment les personnes idéales pour nous raconter Londres ? Peut-être aurions-nous pu attendre d’eux une histoire sur la Russie, et chercher l’histoire de Londres auprès d’un Anglais de souche ?

Mais commençons par le début. Le couple est arrivé à Londres après avoir erré dans d’autres villes ; ils ont vécu un temps à Paris. Certains appellent Repnine „prince“, d’autres „comte“ (graf). Il est sans aucun doute de souche noble, bien qu’il rejette le titre de prince. Naturellement, comme beaucoup de nobles russes, il a dû fuir pour échapper aux „Rouges“. Il a vu Nadia pour la première fois sur un quai, assise sur une malle et pleurant, accompagnée de sa protectrice. Nadia appartient elle aussi à la haute société, en tant que fille de général. Au moment où nous rencontrons ces personnages, Repnine est sans emploi, et Nadia coud des poupées qu’elle transporte chaque jour de la périphérie vers le centre-ville. C’est ainsi qu’ils subsistent. Parfois, ils sont aidés par une amie, une comtesse à qui Nadia apporte ses robes de soirée et autres objets de sa vie „d’avant“, un par un. Repnine, dont presque personne ne sait prononcer le nom, a travaillé dans une école d’équitation, mais cela aussi a échoué. Il tente de publier un livre sur la chasse au Caucase, sans succès. L’aide qui pourrait venir des organisations de réfugiés ne vient pas, car Repnine s’est brouillé avec tout le monde, résolu à ne rien accepter d’eux. Les voisins trouvent sa femme charmante, mais lui est perçu comme fier, cynique et inaccessible.
Dans les bureaux où un homme de cinquante ans cherche du travail, on lui conseille avant tout de changer de nom. Ce conseil revient souvent. La symbolique est claire : il devrait oublier au plus vite ses origines, sa vie passée, ses coutumes et son éducation pour recommencer à zéro. Cela serait possible avec un peu de foi en une nouvelle communauté fondée sur des bases plus humaines, où l’identité personnelle s’efface au profit d’un „nous“ imaginaire promettant le bonheur. Un tel système est apparu précisément là où il a fui. Mais y a-t-il plus de justice à Londres ? Nous voyons la ville à travers les yeux de Repnine, marqués par le cynisme et la résistance. Pourrait-on accuser l’ancien noble de simple vanité ? Est-ce la seule raison ?
L’écrivain mêle le quotidien du couple à leurs souvenirs. La petite maison où ils vivent est insalubre. Les pannes se succèdent. Le quartier manque d’eau. Le bois de chauffage et la nourriture s’épuisent. Il accepte tous les petits boulots : chez un cordonnier, comme porteur dans une librairie, comme palefrenier chez la comtesse. Jamais sa fierté ne l’empêche de faire ces tâches. Mais on voit son mépris profond pour le système, pour une ville où l’on trime toute la journée dans des sous-sols et des entrepôts, où l’on s’épuise dans les bus, tout cela pour finir par des divertissements bon marché et des jeux sexuels car « le sexe est la racine de tout », comme lui confie une jeune femme dans un parc. (L’auteur varie cette pensée que Repnine déteste, bien qu’il sache qu’elle est une force difficile à ignorer. Mais un Russe, un vrai Russe, se déchire intérieurement pour des idéaux plus profonds, fussent-ils erronés.) Nadia est l’opposé des autres femmes du livre qui ne cherchent que le „coït“. Nadia et Repnine ont une relation pleine d’amour et de respect, se vouvoyant encore après des années de mariage. Ce dont Nadia souffre peut-être, c’est l’absence d’enfants. Leur relation est tendre et charnelle, mais leurs descriptions contrastent violemment avec les scènes d’amour épisodiques des connaissances de Repnine, soumises à la loi du „sexe racine de tout“. Repnine n’est pas un puritain, mais sa présence intrigante suscite la curiosité des Londoniennes. Toutes ses tentatives pour changer sa situation économique échouent face à la cupidité et à la frivolité des gens qu’il rencontre.
Nadia et Repnine tentent de se sauver mutuellement. Lui en la forçant à partir en Amérique chez une parente ; elle en s’effaçant de son chemin, pensant qu’elle n’est qu’un obstacle pour lui. Cette séparation est leur plus grande erreur, car leur relation était précisément leur îlot de sens dans l’absurdité.

Crnjanski a lui-même vécu une période londonienne, et je crois que le roman est empreint d’autobiographie. Ses phrases nous sont familières : la poésie demeure, cette maîtrise de la description de l’espace et des états d’âme sans moralisme. L’auteur ne défend pas son héros ; il ne nous cache pas son cynisme ou son incapacité à s’adapter. Au contraire, il nous montre comment son „prince“ laisse passer des occasions que d’autres auraient saisies. Son héros languit pour la Russie (pas pour sa fortune) et est prêt à défendre l’Armée Rouge (bien qu’émigrant) face à une vérité dévastatrice : l’ordre mondial après les guerres est bien loin de ce que beaucoup imaginaient. Est-ce pour cela qu’ils se sont tous battus ?
Quelqu’un a dit récemment que c’était le roman le plus déprimant de notre littérature. Crnjanski est un précurseur. Aujourd’hui, les romans sur les gens déçus par les grandes villes sont nombreux, mais celui-ci est unique. Repnine est un homme cultivé qui ne peut utiliser son potentiel. Ce qui est humiliant dans ses emplois, ce n’est pas le bas salaire, c’est le mépris total pour ses capacités. Peut-on vivre dans une société sans idéaux, sans profondeur, sans amour ?
C’est, sans aucun doute, un roman sur Londres. Et sur le monde moderne, capitaliste, héritier des guerres menées pour l’argent et le pouvoir, ce « meilleur des mondes » où le sexe est la racine de tout, et où chacun travaille dans des sous-sols pour une dose quotidienne de miettes, sous le rire glacial de ceux qui sont au sommet de l’iceberg…
Écrit par Jadranka Milenković